LLC : Pourquoi le Palais de Tokyo a-t-il choisi de faire de l’accessibilité une priorité ?
CMB : L’accessibilité n’est pas un sujet nouveau au Palais de Tokyo. Elle s’est d’abord imposée en raison même du bâtiment, construit en 1937 et composé de plusieurs niveaux, avec de nombreux escaliers et des différences de niveaux importantes. En conséquence, en termes d’accessibilité, ça a toujours été un défi : longtemps, la priorité a été mise sur les enjeux de circulation, notamment pour les personnes à mobilité réduite.
Nous sommes dans une volonté de politique des publics qui est en lien avec nos missions de service public : rendre les œuvres et notre programmation accessible au plus grand nombre dans une volonté d’être inclusif, de prendre en compte les besoins spécifiques de chaque personne, et notamment des personnes en situation de handicap.
Cette volonté est d’autant plus importante que les questions d’inclusion peuvent parfois être directement présentes dans les expositions et dans les thématiques abordées par les artistes. Pour le Palais de Tokyo, il existe donc une véritable nécessité de cohérence entre ce qui est présenté dans les expositions et la manière dont les visiteurs sont accueillis.
LLC : L’objectif est-il d’accueillir davantage de visiteurs en situation de handicap ?
CMB : Oui, mais ce n’est pas la finalité première de la démarche : l’objectif est d’accueillir tout le monde avec ses spécificités et que l’offre culturelle à destination des personnes en situation de handicap soit la plus riche et diversifiée possible.
Bien sûr, augmenter la fréquentation des personnes en situation de handicap est souhaitable, mais nous ne sommes pas dans une logique d’augmentation de la fréquentation à tout prix. C’est plutôt un effet de notre démarche. Et donc, le véritable objectif est de permettre à chacun de vivre la même expérience culturelle, avec les adaptations nécessaires pour bénéficier du même parcours de visite, quelles que soient les besoins.
LLC : Vous avez récemment réalisé un audit d’accessibilité. Qu’est-ce que cette démarche vous a apporté ?
CMB : L’audit accessibilité a permis de mettre en lumière plusieurs points d’amélioration. Nous nous sommes concentrés dans un premier temps sur les enjeux de signalétique, depuis l’extérieur jusqu’aux parcours d’exposition et aux toilettes.
À la suite de l’audit, plusieurs corrections ont été réalisées, puis un travail plus approfondi a été mené avec le studio graphique du Palais de Tokyo afin de rendre les indications plus claires.
Mais au-delà des changements matériels, l’audit a surtout permis aux équipes de changer leur regard sur le bâtiment : il est vrai qu'il a permis à tout le monde d’ouvrir les yeux. Ce sont des espaces que nous voyons quotidiennement, et quand nous les voyons tous les jours, nous ne faisons plus forcément attention aux petits détails.
Donc, le fait d’avoir un regard extérieur permet ainsi de se placer du point de vue d’un visiteur qui arrive pour la première fois.
L’audit a également permis de mobiliser plusieurs services de l’institution : production, commissariat d’exposition, communication, services techniques… chacun a pu prendre davantage conscience de l’importance de ces questions. C’était vraiment un travail transversal, chacun s’est emparé du sujet.
LLC : Quelles actions concrètes ont déjà été mises en place ?
CMB : Le Palais de Tokyo a engagé plusieurs actions, notamment grâce à une enveloppe budgétaire spécifiquement consacrée à l’accessibilité lors de la saison actuelle.
Parmi les dispositifs mis en place, nous trouvons notamment des assises inclusives, des dispositifs d’audiodescription, des tablettes tactiles et des présentations vidéo en LSF à l’entrée des expositions : afin d’apporter plus de confort aux visiteurs en fonction de la nature de leur handicap.
Le Palais de Tokyo développe également les documents en FALC – facile à lire et à comprendre – ainsi que des documents complémentaires permettant aux visiteurs de se déplacer de manière plus autonome dans les expositions.
Une autre initiative particulièrement intéressante est la création d’une rampe conçue avec l’artiste Joseph Grigely. Dans ce cas, l’accessibilité devient elle-même une dimension artistique du projet : aujourd’hui, c’est une œuvre, mais elle restera et perdurera dans les saisons d’exposition prochaines.
Le travail porte également sur l’accompagnement humain. Les équipes de médiation sont progressivement formées à l’accueil de publics ayant des besoins spécifiques. Environ 60 % des salariés ont notamment suivi une formation aux premiers secours en santé mentale.
LLC : Quels sont encore les points à améliorer ?
CMB : L’accessibilité des textes et des cartels constitue notamment un chantier important : j’aimerais beaucoup que les cartels d’œuvres, les cartels d’exposition soient plus inclusifs, plus accessibles. Je les trouve encore trop souvent longs et complexes dans les formulations. La difficulté ne concerne d’ailleurs pas uniquement le vocabulaire, mais aussi la taille de la police, l’éclairage ou encore l’emplacement des cartels peuvent également poser problème.
Le Palais de Tokyo doit également composer avec le caractère temporaire de ses expositions. À chaque nouvelle saison, les dispositifs doivent être repensés et certaines bonnes pratiques peuvent malheureusement se perdre : il est parfois nécessaire de resensibiliser les personnes concernées.
LLC : Quels sont les prochains projets du Palais de Tokyo ?
CMB : Les futurs travaux du Palais de Tokyo constituent une nouvelle occasion de poursuivre cette démarche. Le bâtiment doit fermer à partir du 27 juin 2027 pour une période de travaux, notamment liés à l’électricité et aux verrières. L’accessibilité devrait également être intégrée à cette réflexion.
Parmi les projets envisagés figure notamment l’amélioration de l’accès dans le hall : il serait bien d’arriver à créer un plateau sur un seul et même niveau, légèrement en pente, qu’emprunterait tout le monde, plutôt que d’avoir une rampe à côté.
Il est également souhaité de poursuivre la formation des équipes et améliorer l’accessibilité des contenus écrits. Enfin, nous envisageons de profiter de la période de travaux pour structurer davantage notre politique d’accessibilité et, à terme, candidater au label Tourisme & Handicap.
Au-delà des aménagements techniques, c’est donc une véritable évolution des pratiques que le Palais de Tokyo cherche à construire : faire de l’accessibilité un réflexe partagé par les équipes et l’intégrer dès la conception des projets, pour que l’expérience du musée soit réellement pensée pour tous.